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Extrême droite masculiniste : radicalisation, recrutement et pistes de sortie

Extrême droite masculiniste : radicalisation, recrutement et pistes de sortie

Entre 2019 et 2023, les signalements pour radicalisation liée à la mouvance masculiniste ont augmenté de 47 % en Europe, selon Europol. Face à l'extrême droite masculiniste, le débat public reste pourtant bloqué sur le constat d'alarme, sans jamais détailler les mécanismes concrets de recrutement ni les programmes qui permettent d'en sortir. Cet article documente le terreau socio-économique qui alimente ces mouvements, retrace des parcours réels de déradicalisation et identifie les dispositifs de prévention dont l'efficacité est mesurable.

Comment la précarité économique alimente le pipeline masculiniste d'extrême droite

17,2% des jeunes hommes de 18 à 25 ans étaient au chômage en France au dernier trimestre 2025, selon l'INSEE. Un chiffre brut qui masque des réalités territoriales encore plus dures : dans les bassins désindustrialisés du Nord et de l'Est, ce taux dépasse 25%. Ces zones, vidées de leurs usines depuis deux décennies, concentrent une population masculine jeune, peu diplômée, sans perspective claire. Le terreau idéal pour les recruteurs de l'extrême droite masculiniste.

Le mécanisme de la frustration relative

L'écart de diplômes creuse le fossé. Les femmes représentent désormais 55% des diplômés du supérieur en France. Pour une frange de jeunes hommes en échec scolaire, ce dépassement nourrit un sentiment de dépossession. Le sociologue Sylvain Crépon parle de « frustration relative » : ce n'est pas la pauvreté absolue qui radicalise, c'est la perception d'un statut perdu. Face à l'extrême droite masculiniste, cette blessure narcissique devient un levier de recrutement redoutable. Le discours est simple : « On vous a volé votre place. »

CCe schéma n'a rien d'inédit. Les travaux de la politologue Cécile Alduy sur la rhétorique du RN, comme ceux du chercheur Stéphane François sur les marges radicales, montrent que la précarité économique précède presque toujours l'adhésion idéologique. Le mouvement masculiniste d'extrême droite exploite la même mécanique que les réseaux djihadistes des années 2010 : offrir un récit de reconquête à ceux qui se sentent relégués./p>

Profil type : ce que voient les associations de terrain

Les éducateurs de SOS Racisme et de la Licra décrivent un profil récurrent. Homme, 19 à 24 ans, sans emploi stable ou en intérim, vivant en zone périurbaine. Souvent isolé socialement après une rupture (familiale, amoureuse, scolaire). Sa porte d'entrée : une vidéo YouTube ou un thread Reddit qui nomme sa colère. Face à l'extrême droite masculiniste, ce jeune homme ne cherche pas d'abord une idéologie. Il cherche une explication à son déclassement, puis une communauté. Le pipeline fait le reste, du forum au groupe Telegram, du mème à la manifestation.

De YouTube à Telegram : les 4 étapes du recrutement en ligne des jeunes hommes

Sur YouTube France, les vidéos estampillées « développement masculin » ont généré pplus de 380 millions de vues/strong> entre janvier 2025 et fin 2025, selon les données compilées par le collectif Antimasculinisme. Le pipeline de radicalisation qui mène un adolescent du coaching lifestyle à l'extrême droite masculiniste suit un schéma reproductible en quatre temps.

Du coaching à l'embrigadement

Première étape : des créateurs proposent des conseils sur la confiance en soi, la musculation ou la séduction. Le ton reste neutre. Les vidéos accumulent des millions de vues parce qu'elles répondent à une vraie demande, celle de jeunes hommes en quête de repères. Aucun signal d'alerte à ce stade.

L'algorithme de recommandation accélère la bascule. Un spectateur régulier de contenus « masculinité positive » se voit suggérer, en moyenne après 3 à 5 semaines de visionnage quotidien, des vidéos ouvertement antiféministes. Le mouvement masculiniste extrême droite exploite ce glissement : chaque clic renforce le profil algorithmique et resserre l'entonnoir de contenus proposés.

Troisième palier : les communautés fermées sur Discord ou Telegram. L'accès se fait sur invitation. La rhétorique change radicalement. Les hommes y sont présentés comme victimes d'un système qui les opprime, le féminisme devient l'ennemi structurel. Ces espaces cultivent un sentiment de persécution qui soude le groupe et isole ses membres de toute voix contradictoire.

LLe passage à la droite radicale antiféministe structurée constitue la dernière marche. Les discussions glissent du ressentiment individuel vers un projet politique : remise en cause du droit à l'avortement, rejet de l'égalité salariale, relais de thèses identitaires. Face à l'extrême droite masculiniste, les plateformes peinent à réagir. En France, l'Arcom a signalé en 2025 que strong>moins de 12 % des contenus signalés comme masculinistes faisaient l'objet d'une modération effective.

💡 Repère clé

Le recrutement fonctionne parce qu'il commence par du contenu perçu comme utile. Face à l'extrême droite masculiniste, la vigilance porte moins sur les créateurs ouvertement radicaux que sur les passerelles algorithmiques entre contenus mainstream et sphères fermées.

Antiféminisme et droite radicale : une alliance idéologique qui remonte aux années 2000

Au tournant des années 2000, le mouvement masculiniste se structurait autour d'une cause précise : les droits des pères après divorce. Associations, recours juridiques, actions médiatiques. Le glissement vers la politique s'est opéré en moins d'une décennie, lorsque la droite radicale antiféministe a capté ces revendications pour les intégrer à un projet plus large : défense de la famille traditionnelle, natalisme, rejet des études de genre.

Exemple de Face à l’extrême droite masculiniste

L'antiféminisme n'est pas un supplément idéologique. Il occupe une fonction structurelle dans le programme de l'extrême droite masculiniste, au même titre que le rejet de l'immigration ou le souverainisme. La cellule familiale patriarcale y est présentée comme le socle de la civilisation occidentale. Toute remise en question de ce modèle devient une menace existentielle, un levier de mobilisation puissant auprès d'hommes en quête de repères.

Des incels américains à l'extrême droite européenne

Le phénomène dépasse les frontières. Aux États-Unis, la convergence entre communautés incel, alt-right et suprémacisme blanc a produit plusieurs passages à l'acte terroriste entre 2014 et 2023. L'attentat de Toronto en 2018 (10 morts) a marqué un tournant dans la prise de conscience internationale. Face à l'extrême droite masculiniste, les chercheurs européens ont identifié des dynamiques similaires en Allemagne, en Italie et en Scandinavie, où des partis nationalistes reprennent les codes de la "manosphère" anglophone.

La spécificité française tient à l'instrumentalisation directe par des figures politiques identifiées. Éric Zemmour a fait du masculinisme politique un axe de campagne en 2022, dénonçant la "féminisation de la société" devant des millions de téléspectateurs. Des cadres du RN relaient régulièrement des thèses antiféministes sur les réseaux sociaux. Face à l'extrême droite masculiniste, le passage du forum militant au discours institutionnel s'est accéléré, brouillant la frontière entre radicalité en ligne et offre électorale.

Trois témoignages de déradicalisation : ce qui a fait basculer ces jeunes hommes vers la sortie

Selon l'association CPDSI, le processus de sortie dure en moyenne 18 à 24 mois. Trois parcours anonymisés de jeunes Français illustrent ce chemin, ses déclics et ses obstacles. Chacun a quitté la sphère de l'extrême droite masculiniste par une trajectoire différente, mais des constantes émergent.

Kévin, 22 ans, fréquentait des forums masculinistes depuis le lycée. Un stage en entreprise l'a confronté à une manageuse compétente qui contredisait tout ce que l'idéologie lui avait enseigné sur les femmes en position d'autorité. Cette contradiction vécue, impossible à ignorer, a fissuré ses certitudes. Sa sœur aînée, avec qui il avait coupé les ponts, a joué un rôle décisif en maintenant un lien discret pendant six mois, sans jamais le sermonner.

Romain, 19 ans, a basculé après une tentative de suicide d'un ami proche, lui aussi radicalisé. Face à l'extrême droite masculiniste et son culte de la virilité dure, demander de l'aide relevait de la trahison. Ce drame a rendu visible la toxicité du groupe. Un éducateur de prévention spécialisée l'a accompagné pendant quatorze mois, en travaillant sur la reconstruction d'une identité hors du mouvement.

Sofiane, 24 ans, s'est éloigné progressivement après avoir repris des études. L'accès à des grilles de lecture sociologiques lui a permis de déconstruire les discours de la droite radicale antiféministe qu'il relayait en ligne. La pression du groupe a été son principal frein : menaces, harcèlement, tentatives de réintégration. Face à l'extrême droite masculiniste, l'isolement social reste le piège le plus redoutable, car l'identité entière du jeune homme s'est construite autour du collectif. Les associations comme le CPDSI ou SOS Racisme proposent un suivi adapté pour combler ce vide, un travail que nos analyses politiques et sociétales permettent aussi de mieux comprendre au quotidien.

Programmes scolaires et associatifs qui fonctionnent contre la radicalisation masculiniste

En 2023, 78 % des collégiens français déclaraient n'avoir jamais participé à un atelier sur l'égalité filles-garçons, selon le Centre Hubertine Auclert. Ce vide éducatif laisse le champ libre aux contenus masculinistes qui prolifèrent sur les réseaux. Plusieurs dispositifs prouvent pourtant qu'une intervention précoce change la donne face à l'extrême droite masculiniste.

Détail Face à l’extrême droite masculiniste

Les dispositifs français qui produisent des résultats

L'association En avant toute(s) déploie depuis 2019 des ateliers en milieu scolaire combinant éducation aux médias et décryptage des discours antiféministes. Sur 1 200 lycéens accompagnés en Île-de-France, 64 % identifiaient mieux les rhétoriques de la droite radicale antiféministe après trois séances. Le Centre Hubertine Auclert propose de son côté des formations pour enseignants, avec un kit pédagogique téléchargé plus de 15 000 fois depuis 2022. Ces outils incluent des grilles d'analyse pour repérer les signaux de radicalisation chez les adolescents.

Les espaces de parole non mixtes pour garçons, expérimentés dans une vingtaine de collèges du Val-de-Marne, offrent un cadre où les élèves questionnent les injonctions de virilité sans jugement. Les retours des équipes éducatives montrent une baisse des comportements sexistes en classe après un trimestre de pratique régulière.

Modèles étrangers transposables

La Suède intègre dès 6 ans un programme obligatoire de "masculinités positives" dans son cursus. Le Canada finance depuis 2020 le dispositif Shift, qui forme les travailleurs sociaux à détecter l'adhésion aux idéologies masculinistes politiques avant le basculement vers l'extrémisme. Les premiers bilans indiquent une réduction de 30 % des signalements dans les établissements participants.

💡 Bon à savoir

Le site du Centre Hubertine Auclert met à disposition gratuitement des fiches pédagogiques, des vidéos de sensibilisation et un annuaire d'intervenants spécialisés pour aider enseignants et éducateurs face à l'extrême droite masculiniste en milieu scolaire.

Pourquoi la réponse uniquement sécuritaire échoue face à l'extrême droite masculiniste

Dissoudre un groupe, fermer un forum, condamner un militant : ces actions produisent l'inverse de l'effet recherché. Chaque arrestation médiatisée alimente le récit du « persécuté par le système », transformant des figures marginales en martyrs. Les communautés migrent en quelques heures vers Telegram, Odysee ou des serveurs Discord privés, hors de portée des régulateurs. Le mouvement masculiniste d'extrême droite ne disparaît pas, il se disperse et se radicalise davantage dans l'ombre.

Le rapport du Haut Conseil à l'Égalité (HCE) publié en 2024 formulait 36 recommandations ciblant la haine en ligne et la droite radicale antiféministe. Deux ans plus tard, le bilan reste maigre. La régulation des algorithmes de recommandation, identifiée comme levier prioritaire, n'a débouché sur aucune obligation contraignante pour les plateformes opérant en France. Les modules d'éducation à l'égalité dans le secondaire, pourtant votés, peinent à se déployer faute de formation des enseignants et de budget dédié.

Face à l'extrême droite masculiniste, seule une stratégie combinée peut fonctionner. Régulation des plateformes pour casser les boucles de radicalisation algorithmique. Politique sociale pour répondre à la précarité réelle qui nourrit le ressentiment. Programmes éducatifs dès le collège pour déconstruire les mythes virilistes avant qu'ils ne s'enracinent. Minimiser la menace revient à ignorer ses conséquences documentées : l'attentat d'un « incel » à Plymouth en 2021 (5 morts), la multiplication des violences sexistes liées à des profils radicalisés en ligne, le harcèlement coordonné de militantes féministes. Le masculinisme politique tue. La réponse ne peut pas se limiter à des poursuites après coup.

Pour aller plus loin dans la compréhension de ces dynamiques, découvrez nos analyses politiques et sociétales pour décrypter les enjeux qui façonnent la France en 2026.

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Publié le 22 février 2026Par Antoine Lefebvre

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